Le mousqueton a heurté ma paume dans un silence sec, devant le gîte Le Clos de la Grange, à Saint-Cirq-Lapopie. Depuis en banlieue de Bordeaux, je suis partie trois jours dans le Lot pour marcher sans Gustave. Le geste a tourné à vide, et j'ai été frappée par l'absence du petit bruit habituel. Même l'air froid du matin m'a semblé plat, presque lisse, comme si quelque chose manquait déjà avant le premier pas.
Je ne m'attendais pas à ce que le silence soit aussi lourd
Je m'appelle Juliette Lalande, j'ai 33 ans, et je vis avec mon compagnon, sans enfants. En tant que Rédactrice indépendante spécialisée pour magazine touristique, j'écris depuis 9 ans pour Les Cadichons, surtout sur les chemins calmes et les séjours ruraux. Ma Licence en tourisme et gestion des loisirs (Université Bordeaux, 2014) m'a appris à regarder un trajet autrement. J'y vois vite les détails qui changent une sortie, même quand le décor semble simple. Chez nous, on vit à deux, mon compagnon et moi, et cela me laisse une place nette pour ces départs très tôt.
Avant cette marche, j'étais partie avec une idée bête mais tenace. Je pensais que le manque serait triste, puis supportable. Je croyais aussi que marcher sans Gustave serait plus simple physiquement, sans arrêt, sans traction, sans détour brusque vers une touffe d'herbe. J'ai même pensé que mes pas iraient plus droit, plus vite. J'ai été convaincue du contraire dès la porte ouverte.
Le vide m'a sautée dessus dès le seuil. Ma main a cherché la longe par réflexe, puis elle est restée suspendue dans l'air, à gauche de ma cuisse. Il n'y avait ni cliquetis du mousqueton, ni frottement contre mes doigts, ni ce petit tiraillement au bout du bras. J'ai regardé le coin où Gustave attendait d'habitude, et j'ai eu un trou blanc dans la tête. Je me suis sentie bête, debout là, à attendre un signal qui ne viendrait pas.
Très vite, j'ai compris que je n'étais pas dans une simple tristesse. J'étais dans une sorte d'anhédonie sèche. Les couleurs me paraissaient ternes, les odeurs ne prenaient plus, et le matin ne m'accrochait plus du tout. En tant que Rédactrice indépendante spécialisée pour magazine touristique, j'ai vu des paysages magnifiques me laisser froide ce jour-là. Pas terrible. Vraiment pas terrible.
La promenade qui n’en finissait pas alors qu’elle était plus courte
Je suis partie à 7h30, avec une température fraîche qui piquait les avant-bras. J'avais prévu 30 minutes de marche sur le sentier derrière le village. Au bout de quelques mètres, j'ai senti le temps s'étirer d'une manière agaçante. Mes pas restaient réguliers, mais la marche n'avait plus le même rythme sans les pauses de Gustave. Tout paraissait plus long que d'habitude, alors que je savais très bien que la boucle faisait à peine 2,8 km.
Le banc sous le grand noyer m'a arrêtée net. Gustave y reniflait toujours le bois, puis il levait la tête vers la vigne en face. J'ai regardé l'arbre, j'ai regardé le trottoir vide, puis j'ai regardé mes chaussures. Le silence du matin m'a semblé plus plat encore à cet endroit. Même les oiseaux faisaient moins de bruit, ou alors c'est moi qui n'entendais plus rien.
Au bout de 10 minutes, j'ai failli faire demi-tour. J'avais la gorge serrée, et je regardais sans cesse le bas de ma jambe, là où il marchait d'habitude. Je me suis arrêtée une fois près d'un muret, juste pour respirer plus lentement. J'ai galéré à accepter que cette sortie ne me donnerait rien de doux tout de suite. Le simple fait de tendre la main vers le vide me coupait les jambes.
Un promeneur m'a croisée près du portail bleu du chemin communal. Il m'a demandé, d'une voix légère, où Gustave était passé ce matin-là. J'ai répondu vite, trop vite, puis j'ai baissé les yeux. Ce genre de question tient en une seconde, mais elle laisse une trace épaisse. J'ai senti que je devais choisir entre parler, sourire, ou accélérer sans rien expliquer.
J'ai aussi fait trois erreurs d'affilée. J'ai repris la même grande boucle que d'habitude, alors que le premier virage me ramenait déjà au manque. J'ai voulu marcher vite, comme avant, et je suis rentrée plus tôt que prévu, épuisée moralement. J'avais aussi laissé la longe près de la porte, sur le crochet habituel, et ce détail a réveillé le choc dès la sortie. À la fin, j'avais l'impression d'avoir bousculé tout le rituel pour rien.
Petit à petit, j’ai compris ce que je pouvais changer
La deuxième sortie a changé quelque chose. Je suis partie plus tôt encore, à 6h52, quand la rue était presque vide. J'ai raccourci à 15 minutes, sans chercher à faire une vraie balade. J'ai pris un chemin nu, sans banc familier ni virage trop chargé de souvenirs. Cette fois, je ne me suis pas racontée d'histoire. Je voulais juste prendre l'air, et c'était déjà beaucoup.
J'ai aussi cessé de garder la longe en évidence. Je l'ai rangée au fond du sac, avec la bouteille d'eau et le carnet de notes. J'ai marché plus lentement, avec des pas moins hachés, et j'ai laissé mon rythme se poser. Le sentier conseillé par l'Office de tourisme Nouvelle-Aquitaine m'a aidée à éviter les repères les plus durs. J'ai aussi repris un tracé simple, dans l'esprit de la Fédération Française de Randonnée Pédestre (FFRandonnée), sans arrêt inutile ni détour de tête.
Là, mon corps a commencé à suivre avant ma tête. Mes épaules se sont un peu relâchées au bout de 12 minutes. Ma respiration, qui restait courte au départ, s'est posée d'elle-même. J'ai été surprise de sentir mes mollets se réveiller malgré le vide dans ma tête. Le poids du manque n'avait pas disparu, mais il ne me plaquait plus au sol de la même façon.
Depuis ma Licence en tourisme et gestion des loisirs (Université Bordeaux, 2014), je fais attention aux détails qui cassent ou sauvent un trajet. Ici, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de tenir une grande marche. Il s'agissait de retrouver une place pour le silence. Je ne sais pas si c'est valable pour tout le monde. Mon verdict, ce matin-là, c'est que 15 minutes ont suffi à rouvrir une porte minuscule.
Ce que je retiens de cette première expérience sans lui
Cette première sortie m'a appris quelque chose de simple et de rude. Le manque ne se contourne pas d'un coup. Il se traverse par petites portions, avec des pas plus courts et des attentes plus modestes. Quand je suis rentrée, vers 8h11, je n'étais pas soulagée. J'étais juste moins heurtée qu'en sortant. Ça m'a paru honnête, et déjà plus juste.
Je ne referais pas la grande boucle de 4 km dès le premier matin. Je ne laisserais plus la longe à portée de main sur le crochet de l'entrée. Je ne me forcerais pas à accélérer pour faire comme avant. En revanche, je garderais l'idée de partir tôt, dans le calme, avec une durée claire. Chez moi, on vit à deux, mon compagnon et moi, et j'ai besoin que ce genre de marche reste simple à tenir.
Cette expérience peut parler à quelqu'un qui a perdu un animal et qui découvre un matin trop vide. Elle peut parler aussi à quelqu'un qui aime la nature, mais qui ne supporte plus le grand écart entre les souvenirs et le pas du moment. Pour quelqu'un qui accepte de marcher à petits pas et de ne pas remplir le manque, cette sortie peut devenir supportable avant de redevenir agréable. J'ai retrouvé cela sans héroïsme, juste en ralentissant.
C'est dans ce silence de la laisse absente que j'ai mesuré à quel point Gustave rythmait mes pas, jusqu'à faire vibrer l'air lui-même. Quand je suis repassée devant le panneau de Saint-Cirq-Lapopie, j'ai su que je ne cherchais plus la même promenade. Je cherchais seulement un chemin où le vide ne me renverrait pas tout de suite à la porte fermée.



