Le bruit du Célé m'est arrivé avant la vue, un grondement d'eau coincé sous les buis, puis la vallée s'est ouverte d'un coup sous la falaise de Brengues. J'étais arrêtée net, le bâton levé, avec le ventre serré et les épaules déjà hautes.
Gustave, mon âne grand noir du Berry, s’était immobilisé derrière moi, oreilles dressées vers le vide.
Depuis ma banlieue de Bordeaux, je suis partie 2 jours dans le Lot pour marcher là, au-dessus du vide. Ce matin-là, j'ai compris que le sentier n'avait rien d'une simple promenade.Avant de partir, ce que je savais de moi et de ce sentier
En tant que rédactrice indépendante spécialisée en randonnée nature et tourisme rural, j'ai avancé avec mon compagnon sur un rythme que je croyais tranquille. Nous vivons à deux, et j'aime les sorties où je peux garder le sac léger. Au bout de 9 ans de travail, j'ai appris à me méfier des mots trop sages sur une carte. Ce jour-là, j'étais sûre de moi, même avec ce vertige latent qui me chatouille par moments sur les bords exposés. J'avais aussi en tête mes chaussures achetées 47 euros, pas flambant neuves, mais encore stables.
Mes années à crapahuter sur les sentiers m’ont appris à lire un relief avant la promesse d'une boucle. J'avais entendu parler de ce tronçon près de Brengues comme d'une balade en balcon, presque facile sur le papier. Le nom du Célé revenait dans tout ce que je lisais, avec cette idée de falaise et de vallée qui s'ouvrent d'un seul coup. J'ai été convaincue que la difficulté tenait surtout à la longueur, pas à la sensation de vide. J'avais tort sur ce point.
J'avais pris mes bâtons, une gourde pleine et un départ tôt, vers 8 h 10, pour éviter la chaleur. J'avais aussi gardé mes vieilles notes de terrain, car mon travail de rédactrice spécialisée en randonnée nature et tourisme rural m'a appris à regarder le détail qui trahit un passage. J'ai sous-estimé l'humidité du calcaire, et je n'ai pas assez regardé l'état réel du sol. La veille, la pluie avait laissé des zones brillantes sur la dalle. Je pensais marcher sur un sentier sec. Je me suis trompée.
L'Office de tourisme Nouvelle-Aquitaine évoquait la beauté de cette portion, et mon habitude des sentiers m'a servi de repère pour vérifier le balisage. J'ai donc préparé mon sac comme pour une marche courte, sans excès. Mon petit protocole tenait en trois points : partir tôt, garder les bâtons à portée de main et regarder l'état du sol avant chaque portion exposée. Je n'avais pas prévu que quelques centaines de mètres pouvaient prendre autant de place dans la tête. Je n'avais pas non plus mesuré combien l'eau filerait vite quand le soleil taperait sur la roche.
Quand le sentier a changé de visage, et avec lui, mon assurance
Au début, le sentier m'a paru lisible. Le calcaire était sec, presque crayeux sous mes semelles, avec ce petit bruit sec que la terre ne fait jamais. Par moments, l'ombre de la falaise tombait d'un coup, et la fraîcheur me traversait les bras. Deux minutes plus loin, le soleil revenait plein face. J'ai senti la chaleur remonter de la pierre, surtout sur les portions exposées, comme si le rocher gardait le soleil dans sa peau.
Puis le vide est apparu par à-coups entre les buis. Pas d'un bloc, pas comme une grande falaise qu'on voit d'un coup. Non, juste des ouvertures entre les branches, assez larges pour faire descendre mon regard trop bas. J'ai crispé les épaules sans réfléchir, et ma nuque s'est raidie d'un coup. Le décor restait beau, mais mes pieds se sont mis à marcher sur des œufs. La poussière blanche collait un peu aux bords des chaussures, et les taches sombres de lichen m'ont aidée à repérer les zones plus humides.
Le premier vrai décroché de la falaise m'a cueillie. J'ai vu le Célé plus bas, net, et j'ai serré la sangle du sac d'un geste sec. À cet instant, je ne pensais plus à la boucle ni au village d'arrivée. Je pensais à poser le pied juste au bon endroit. Une petite montée a cassé mon rythme, puis une descente courte m'a obligée à lever plus haut les genoux. Sur trois passages serrés, mes bâtons m'ont évité de jouer à la maligne.
La chaleur m'a prise plus vite que prévu. Ma gourde s'est vidée avant ce que j'avais imaginé, et j'ai commencé à rationner chaque gorgée. Au bout de 20 mètres sur une dalle encore humide, mes semelles ont moins accroché. Les pas sont devenus plus courts, plus hésitants, et j'ai senti le terrain me demander de la prudence. J'avais lu la carte, mais pas assez le sol. C'est là que la marche a quitté la simple balade pour devenir une vraie attention.
J'ai aussi connu mon petit raté. Sur une dalle un peu brillante après une pluie fine, mon pied droit a glissé d'une demi-seconde. Rien de spectaculaire, mais assez pour me glacer. J'ai levé la tête trop vite, et le vertige a doublé d'un coup. Je me suis arrêtée 12 minutes, dos contre une pierre sèche, le souffle court. J'ai entendu le Célé encore plus fort pendant ce silence-là. Franchement, j'ai galéré sur ce passage humide.
Ce moment précis où j’ai décidé de ne plus fuir le vide
Le vrai tournant est arrivé quand le sentier s'est resserré en balcon. Là, le vide n'était plus un détail entre les branches. Il était là, à côté de moi, simple et net. Mon regard voulait filer vers l'autre rive, puis revenir vers mes chaussures. Je me suis retrouvée à choisir chaque appui avec une lenteur qui m'a d'abord agacée. Puis j'ai compris que ma peur me faisait courir intérieurement, même si mon corps avançait au pas.
J'ai changé trois choses tout de suite. J'ai ralenti. J'ai gardé les bâtons en appui plus large. Et j'ai cherché les petites touffes d'herbe qui sortaient des fissures du calcaire pour poser mes pointes de pied. J'ai aussi évité de marcher trop près du bord, même quand la largeur du passage me paraissait trompeuse. Dans les zones d'ombre, je soufflais deux fois plus longtemps que d'habitude. Ce n'était pas brillant, mais ça marchait.
À partir de là, la peur a cessé de me piloter seule. Je regardais encore le vide, mais sans lui donner tout mon visage. Le bruit sec des semelles, les pierres qui roulaient sous le talon, la chaleur de la roche, tout cela formait une suite de repères très concrets. J'étais devenue plus attentive à ma propre façon de marcher. Et, pour la première fois de la matinée, j'ai été convaincue que je pouvais continuer sans me raidir à chaque virage.
Cette gestion m'a presque mise dans une bulle de concentration. Pas une jolie bulle de magazine, non. Une vraie concentration de marcheuse, serrée, modeste, qui m'a calmée sans me flatter. J'entendais encore le Célé, mais il n'écrasait plus tout le reste. Je regardais l'ombre de la falaise tomber sur le chemin, et cette fraîcheur nette me faisait respirer plus bas. J'ai retrouvé un pas plus propre, et je suis restée là, dans cet équilibre fragile, jusqu'au prochain replat.
Ce que je sais maintenant et que j’aurais voulu entendre avant de partir
Je sais maintenant que le départ tôt n'était pas un détail. Sur la roche, chaque heure compte. À 10 h 30, la chaleur renvoyée par le calcaire m'a pesé bien plus que la distance. J'aurais aussi dû prendre mes chaussures crantées, pas mes semelles un peu lisses du moment. Sur ce terrain, le moindre film d'humidité change tout. Le pas devient plus court, et la confiance s'effrite vite.
J'ai aussi compris que la carte ne suffit pas. Le relief paraît sage sur le papier, puis le terrain dément cette impression dès les premiers mètres un peu humides. Les petites pierres roulent sous le talon, et la dalle brillante après la rosée demande une attention de tous les instants. Je n'ai pas envie de faire la leçon à qui que ce soit. Je sais juste ce que j'ai vécu, et c'est pour ça que je regarde maintenant le sol avant de croire la promesse d'un tracé facile. Pour un vertige qui déborde d'une simple gêne, je m'arrête là et je renvoie vers un professionnel de santé.
Avec le recul, cette portion m'a paru faite pour quelqu'un qui accepte de marcher lentement, de faire des pauses et de ne pas forcer la vue. J'y ai pris du plaisir quand j'ai cessé de vouloir la traverser vite. Je ne l'aurais pas appréciée de la même façon avec un groupe nerveux ou en pleine grosse chaleur. J'aurais eu aussi du mal à y avancer si j'avais déjà les jambes fatiguées. Le terrain ne pardonne pas l'impatience, et je l'ai senti très vite.
J'avais repéré, en passant, un autre sentier plus bas, moins exposé, qui devait rejoindre la vallée sans cette sensation de balcon. Je n'ai pas pris cette option ce jour-là. J'avais envie de rester sur la ligne du haut, même si elle me retenait un peu par le col. Avec le recul, cette hésitation m'a appris autant que la marche elle-même. Je suis rentrée plus calme, mais pas plus fanfaronne, et c'est très bien comme ça. Entre Brengues, le Célé et ma lecture du terrain, j'ai gardé l'idée d'un passage court, très marqué par le vide et le relief.
Je garde de cette sortie une impression nette, presque tactile. Le sentier était bref, mais il m'a laissée avec une vraie mémoire du bord, de la poussière blanche et des épaules qui se relâchent enfin. Depuis, je pars plus tôt, je prends mes bâtons sans discuter, et je regarde l'état du sol avant de m'enthousiasmer. Mon compagnon et moi en parlons encore quand on évoque le Lot, parce que cette matinée-là a changé ma façon d'aborder les passages exposés. Et mon travail de rédactrice indépendante spécialisée en randonnée nature et tourisme rural m'a rappelé, une fois qu'un itinéraire modeste peut laisser une trace très vive.



