Le vent sec me fouettait les bras quand j'ai secoué ma gourde et entendu un glouglou presque vide, juste avant la montée vers Saint-Cirq-Lapopie.
Gustave, mon âne grand noir du Berry, avançait à côté de moi, sa réserve d’eau bien à part dans les sacoches.
Depuis ma banlieue de Bordeaux, je suis partie deux jours dans le Parc naturel régional des Causses du Quercy, sur un tronçon du GR65, avec mon compagnon, sans enfants, et j'avais laissé filer le dernier remplissage. Quand j'ai compris que la fontaine annoncée sur la carte était sèche, j'ai été frappée par le silence du plateau. J'ai fini par écourter la marche et payer 47 euros de taxi jusqu'à Cajarc. Sur le moment, j'ai eu la gorge déjà sèche et le goût du regret avant celui de l'eau.Je pensais que le vent sec allait m’aider, mais il m’a fait sous-estimer ma soif
Je l'ai préparée trop vite, entre deux délais et un sac à fermer. Mon métier de rédactrice spécialisée en randonnée nature et tourisme rural m'a appris à recouper les cartes, pas à me laisser porter par un ciel limpide. Mon habitude du terrain m'a appris à me méfier d'une fiche trop propre, et j'avais pourtant relu le tracé sans regarder les remarques récentes. J'avais rempli une seule gourde sur deux, parce que le vent sec me semblait presque rafraîchissant.
Je suis partie au petit matin avec cette impression trompeuse de fraîcheur. Le vent séchait ma peau avant que la sueur ne reste visible, alors j'ai pris ça pour un confort. Je me suis retrouvée à boire par micro-gorgées, parce que rien ne sonnait comme une alerte. Pas de front mouillé, pas de tee-shirt collé, juste une bouche qui commençait déjà à se fermer.
Avec mon compagnon, sans enfants, je prépare d'ordinaire les sacs avec plus de méthode, et ce contraste m'a agacée tout le long. Là, j'avais cru qu'une étape courte sur papier valait une étape légère dans les jambes. Le causse a fait l'inverse, avec ses cailloux blancs, ses murets et son soleil sans ombre. J'ai fini par compter les gorgées au lieu de regarder les paysages, et j'ai été convaincue trop tard que la journée allait me coûter cher.
Mon habitude des secteurs exposés dit exactement ce que j'ai vécu sur place. Sur terrain nu, la réserve d'eau compte plus que l'allure, parce que le vent sec masque la perte sans l'arrêter. J'avais lu cette idée trop vite, comme une note théorique. Sur le plateau, cette note est devenue une bouche pâteuse et une fatigue qui montait sans prévenir.
J’ai commencé à manquer d’eau bien avant le point d’eau prévu, et ça a tout fait basculer
À un virage, j'ai secoué la gourde pour la forme, et le glouglou m'a claqué au nez. Il ne restait plus qu'un fond tiède, bien moins que les trois gorgées que j'espérais encore. J'ai regardé le prochain hameau sur la carte, puis le fond de la bouteille, et j'ai senti la journée basculer. J'ai été frappée par cette bascule minuscule, un bruit sec qui a tout déplacé.
La fontaine notée sur mon appli était tarie, et le petit robinet du hameau ne donnait rien. J'ai cherché un point d'eau sur le terrain, puis un commerce ouvert, puis un coin d'ombre pour reprendre mes esprits. J'ai perdu 22 minutes à tourner autour d'un lieu qui ne me rendait rien. Le pire, c'est que j'avais cru au message de la carte sans vérifier les commentaires récents.
Ensuite, la gorge est devenue râpeuse, puis la langue a collé au palais. Mes lèvres ont blanchi sous la poussière et le sel après la montée au soleil. J’ai ralenti jusqu’à marcher dans la colle, l’esprit ailleurs et une irritabilité ridicule pour rien. Je me suis sentie molle d'un coup, alors que la pente n'avait rien d'extraordinaire.
L'étape devait faire 23 km. J'en ai fait 12, puis j'ai coupé sans grande élégance. Le taxi m'a pris 47 euros, et le reste de la journée a eu ce goût de demi-tour qui colle aux chaussures. Je suis rentrée à l'auberge avant 17 h, vexée par les 11 km laissés derrière moi.
Si j’avais su à quel point partir avec deux gourdes pleines changeait tout sur le causse
J'ai compris trop tard qu'une journée sur le causse me réclamait 3 litres d'eau, même quand la distance semblait raisonnable sur le papier. Le plateau ne pardonne pas la gourde à moitié pleine. Dès qu'il n'y a plus d'ombre, chaque pause se paie. Mon erreur n'était pas le soleil, mais la confiance que je lui ai donnée.
- j'ai rempli une seule gourde sur deux avant de quitter le dernier village
- j'ai cru à la fontaine du hameau sans relire les commentaires récents
- j'ai pensé que le vent sec allait compenser la chaleur
- j'ai oublié de remettre de l'eau au dernier passage au robinet
Le signal que j'ai ignoré, c'était cette soif plate qui n'arrive pas d'un coup. Le glouglou sous la main, puis la bouche qui colle, puis la fatigue qui coupe les jambes, tout était déjà là. La langue râpeuse et les lèvres blanchies venaient avant le vrai coup de fatigue. J'ai été frappée par la vitesse à laquelle j'ai commencé à économiser chaque gorgée.
Au soleil, l'eau du fond de la gourde chauffe vite et prend un goût de plastique. J'ai vu ma réserve devenir tiède en une heure, et ce détail m'a coupé l'envie de boire. Sur un causse sans ombre, ce dégoût minuscule fait des dégâts très concrets. J'ai fini par attendre les rares coins d'ombre pour avaler quelques gorgées, comme si je marchais au ralenti dans mon propre sac.
Ce que j’ai retenu pour mes prochaines sorties et pourquoi je ne referai plus jamais cette erreur
Depuis cette journée, je n'ai plus quitté le dernier village avec une seule gourde rassurante. On vit à deux, mon compagnon et moi, sans enfant, et je peux faire simple sur le matériel, mais je n'ai plus envie de faire confiance à une icône bleue. J'ai retenu une chose très bête, et très nette, au dernier village je n'aurais pas dû hésiter une seconde à tout remplir. Cette erreur m'a appris à quel point une sortie calme peut se tendre en quelques kilomètres.
Le seul départ qui m'a sauvée après ça, c'était à 6 h 20, avant la grosse chaleur. J'avais encore la tête claire, les pierres n'avaient pas chauffé, et le sac pesait moins qu'en milieu de matinée. Ce matin-là, j'ai traversé le plateau avec une réserve qui tenait la route, puis j'ai compris pourquoi le lever tôt change la journée. Pas parce que tout devient facile, mais parce que le corps ne négocie pas encore avec la soif.
Sur le terrain, je suis restée à ma place. Les repères de l'Office de tourisme Nouvelle-Aquitaine m'ont aidée pour le parcours, mais pas pour décider à ma place du rythme ou de la variante à prendre. Là, j'ai simplement observé la chaleur, la lumière et les rares points d'ombre. J'ai gardé cette limite nette, au lieu de faire semblant de savoir.
Sur le plateau, j'ai hésité cinq minutes entre continuer seule jusqu'au hameau suivant ou faire demi-tour. J'ai fini par couper, et je ne regrette pas ce choix, seulement d'avoir attendu si tard. Pour quelqu'un qui acceptait de marcher tôt et de porter 3 litres, la journée aurait eu un autre visage. Moi, j'ai payé 47 euros de taxi jusqu'à Cajarc, et j'ai gardé en bouche une leçon qui m'a coûté trop cher.



